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Renforcer la capacité de recherche des universités francophones d’Afrique subsaharienne par le libre accès. Premiers résultats du projet SOHA

Novembre 26, 2015
By: 
Florence Piron PhD
Professeure titulaire
Département d’information et de communication, Université Laval


Les difficultés des universités publiques d’Afrique francophone subsaharienne sont bien connues. La croissance du nombre d’étudiants et des besoins subséquents ne semblent pas susciter une croissance équivalente des ressources humaines, financières et matérielles. Dans le cadre du projet de recherche-action SOHA (Science ouverte en Haïti et en Afrique francophone) subventionné par le réseau OCSDnet, nous avons par exemple découvert une école doctorale en sciences humaines qui comptait sept enseignants-chercheurs pour près de 200 étudiants et étudiantes de 3e cycle. Les salaires trop faibles, le manque de financement général et de locaux, la difficile introduction du système LMD (Licence, master, doctorat), le manque de ressources des bibliothèques universitaires, l'accès instable à Internet pour les enseignants et quasiment inexistant pour les étudiants, l’absence de laboratoire informatique à part les campus AUF, la gouvernance encore guidée par le respect de la hiérarchie des diplômes et des statuts plutôt que par le désir de faire des universités de développement (Kwarteng 2015), etc. sont autant d’obstacles au développement de la capacité de recherche et d’innovation dans ces universités et à l’empowerment des chercheurs enseignants ou étudiants.

Pourtant, il existe des pratiques scientifiques qui permettraient de dépasser plusieurs de ces obstacles, en particulier le libre accès aux publications scientifiques. Si les chercheurs d’Afrique francophone avaient accès gratuitement et immédiatement à toute la littérature scientifique nécessaire à leurs travaux en utilisant un simple moteur de recherche, cela compenserait largement le faible nombre d’acquisitions dans leurs bibliothèques. Ce qu’on appelle la voie verte du libre accès (Harnad 2004), c’est-à-dire le réseau mondial toujours croissant des dépôts institutionnels et des archives ouvertes, ainsi que la voie dorée, c’est-à-dire le réseau des revues en libre accès, répondent parfaitement à ce besoin, à la différence de programmes comme Research4Life (qui regroupe les bases de données HINARI, AGORA, OARE et ARDI). En effet, ce programme mis sur pied par des éditeurs scientifiques commerciaux pour ouvrir à certaines conditions le mur payant qui sépare de leurs revues les membres des universités participantes des pays du Sud, n’est pas du libre accès, comme nous l’a montré notre visite sur le terrain en Afrique de l’ouest : une bibliothécaire avait perdu le mot de passe donnant accès aux bases de données de Research4Life, si bien que plus personne n’y avait accès. Il faut dire que ce mot de passe est changé tous les mois pour éviter, justement, l’accès libre à ces bases de données. En se faisant passer pour du libre accès, ce programme peut freiner le réel développement d’une connaissance et d’une pratique du libre accès dans les bibliothèques universitaires bénéficiaires.

Le libre accès apparait clairement comme un outil de développement de la capacité de recherche et d’enseignement dans les universités africaines francophones. Par exemple, l’accès aux revues en libre accès facilite la recension des écrits sur un thème de recherche tout autant que la mise à jour des enseignants; toutefois, lorsqu’elles imposent des frais aux auteurs, ce qui est le cas d’une minorité de revues en libre accès, ces revues créent une nouvelle barrière financière et mentale à la créativité scientifique africaine, barrière que les exemptions arbitraires ne peuvent compenser. Les dépôts institutionnels et archives ouvertes non seulement donnent accès aux publications scientifiques qui s’y trouvent, mais, s’ils se développaient en Afrique francophone, ils permettraient de mettre en valeur la production scientifique locale, pour le moment presque invisible sur le web scientifique qui est majoritairement anglophone (ce qui ne signifie pas que cette production scientifique est inexistante). En ce sens, la voie verte du libre accès et plus généralement l’existence des logiciels libres et gratuits d'archivage numérique sur le Web sont une excellente nouvelle pour le renforcement des capacités des universités africaines.

Pourtant, le mouvement du libre accès est très peu connu et utilisé par les enseignants-chercheurs d’Afrique francophone qui n’ont donc pas tendance à le faire découvrir aux doctorants ni à en revendiquer l’adoption et la généralisation dans leur université. Au-delà de l’accès difficile à un ordinateur portable et à Internet, quelles sont les raisons de cette situation et que faire?

L’équipe du projet SOHA a lancé une vaste enquête internationale qui donnera certainement des réponses intéressantes l’hiver prochain. Mais, à la suite de notre travail d’observation participante sur le terrain, nous pouvons déjà évoquer un ensemble d’obstacles subtils à l’adoption de la science ouverte dans les universités africaines francophones.

Évoquons tout d’abord la faible littératie numérique de nombreux étudiants, professeurs, gestionnaires et personnel administratif, même si nous avons aussi croisé de brillants et créatifs étudiants, informaticiens et bibliothécaires. L’ordinateur est encore un objet peu présent dans les habitudes de travail des étudiants et des professeurs. Nous avons rencontré des étudiants qui ont découvert l’ordinateur seulement en arrivant à l'université ou d’autres qui l’utilisent comme une machine à écrire, pour recopier des textes écrits à la main. L'observation d'une salle de classe a montré une certaine méfiance face à la machine, la peur de faire une erreur qui détruise tout, qui efface tout. Internet fascine les étudiants qui en devinent bien le potentiel, mais ils reçoivent en général une formation se limitant à yahoo.fr, Word et Explorer, accompagnée d’une peur des “virus” qui les amène à aborder avec crainte les nouveaux logiciels ou les logiciels web qu’il faut télécharger, tels les logiciels libres qui leur seraient pourtant si utiles pour éviter de hacker la suite Office (ce qu’ils finissent par faire). Nous avons aussi noté un manque de familiarité avec toutes les stratégies de sécurisation des logiciels (mot de passe, lien de validation, captcha, etc.). Certains professeurs aussi n’ont pas intégré l’informatique dans leurs pratiques de recherche et d’enseignement ou considèrent que l'informatique est une discipline à part, qui n'a pas de rapport avec leur discipline d'enseignement, si bien que leur prestation peut paraitre désuète et le contenu de leur enseignement non à jour.

Les étudiants savent fouiller sur Internet, mais ne réalisent pas d’emblée la quantité de ressources scientifiques qui s’y trouvent et qui pourraient leur être accessibles. S’ils le savaient, ils se battraient peut-être davantage pour obtenir un accès Internet sur leur campus! Ils n’ont pas non plus spontanément l’idée de créer des documents collaboratifs pour travailler avec leurs collègues (par exemple, Google doc ou framapad) ou d’utiliser des plateformes comme Facebook pour leur vie intellectuelle et scientifique. Pourtant, le projet SOHA a commencé à le faire avec un grand succès. Heureusement, quand on leur montre comment faire ou qu’on les oriente vers des tutoriels (souvent des vidéos YouTube qu’ils peuvent télécharger), ils s’approprient ces pratiques très vite et avec enthousiasme.

Hélas, la forte hiérarchisation encore en place dans de nombreuses universités africaines bloque souvent les étudiants ou même les jeunes chercheurs qui aimeraient prendre des initiatives. Ils n’osent pas faire des suggestions ou contester la situation présente, car ils ont peur de « se faire mal voir ». Comme il y a déjà si peu de professeurs disponibles pour encadrer les étudiants, ces derniers ne veulent pas créer d’antagonismes qui pourraient leur nuire. Des étudiants nous ont aussi mentionné les conflits parfois virulents entre professeurs ou entre les professeurs et l’administration ou entre les étudiants et les administrateurs universitaires, conflits qui bloquent toute tentative de réforme de la pédagogie universitaire et détournent l’attention des enjeux liés au développement de la capacité de recherche.

Il s’ensuit une culture numérique balbutiante dans ces universités qui nuit à la compréhension du libre accès. Par exemple, chez ceux qui se disent plus au courant des potentialités du Web, la crainte du plagiat est souvent mentionnée en lien avec le libre accès. Selon eux, le libre accès permettrait à un plagiaire de copier plus facilement des extraits d’un texte pour s’en emparer. Il faut alors prendre le temps d’expliquer que le libre accès permet aussi de retracer plus facilement les plagiats et leurs auteurs et que la date de la mise en libre accès peut servir de preuve d’antériorité en cas de doute, deux arguments qui supposent une bonne compréhension du fonctionnement du Web. À noter que cet argument contre le libre accès circule aussi dans les universités du Nord, mais peut-être avec moins d’efficacité.

Nous avons aussi rencontré, surtout chez des enseignants-chercheurs, l'idée que ce qui se trouve sur Internet, même si c’est d’ordre scientifique ou universitaire, a peu de valeur, parce qu'on peut y trouver « n'importe quoi ». Seul aurait de la valeur ce qui est imprimé. Ces préjugés traduisent surtout une méconnaissance du tournant numérique de l’édition scientifique en général. Cette méconnaissance est partagée dans les pays du Nord où elle prend une forme légèrement différente : une partie des chercheurs confondent le support d’une revue scientifique (web ou papier) et sa capacité de procéder à l’évaluation par les pairs de ses articles (Piron et Lasou 2014). Or la plupart des revues recensées dans le Directory of Open Access Journals ont un système d’évaluation par les pairs, comme PLoS One, The EMBO journal, Sage Open Access, etc.

La méconnaissance du tournant numérique en science et a fortiori du mouvement du libre accès semble caractéristique d’une certaine génération de professeurs d’université, celle qui, notamment, occupe les postes principaux des comités d’évaluation du CAMES, le Conseil africain et malgache de l’enseignement supérieur. Cet organisme responsable de la promotion des enseignants-chercheurs et de l’accréditation des programmes d’études dans les universités publiques de 19 pays joue un rôle majeur en Afrique francophone et pourrait d’ailleurs être le moteur principal du libre accès. Mais selon plusieurs observateurs, certains comités du CAMES utilisent des critères qui non seulement ne tiennent pas compte du virage numérique scientifique, mais qui reproduisent une pratique de plus en plus contestée, à savoir l’utilisation du facteur d’impact d’une revue pour évaluer un dossier de promotion. Or ce critère, également utilisé dans les pays du Nord, a un effet pervers évident, puisqu’il est calculé à partir de bases de données anglophones, si bien que les articles francophones n’ont guère de chance d’y faire bonne figure (Larivière et Desrochers 2015). Or les chercheurs francophones d'Afrique ne maîtrisent pas nécessairement l'anglais d’une façon qui leur permette de rédiger dans cette langue, surtout en sciences sociales et humaines où le bon maniement de la langue est crucial. La naissance d’une bibliométrie alternative (altmetrics), reposant sur la mesure des consultations et téléchargements des articles, devrait intéresser le CAMES. Par ailleurs, on nous a rapporté que certains comités du CAMES refusent d’emblée de considérer les revues en libre accès, assimilant à tort ces revues à l’absence d’évaluation par les pairs et à une faible qualité. Plutôt décourageant pour des enseignants-chercheurs qui souhaitent s’engager dans le libre accès…

Dans ces conditions, l’adoption du libre accès dans les universités africaines semble un projet à très long terme si elle se cantonne à la voie dorée des revues. Par contre, la voie verte de l’archivage semble infiniment plus prometteuse; l’équipe du projet SOHA contribue activement à sa promotion.

Mais pour que tout ceci soit possible, il est nécessaire d’ouvrir l’accès à Internet et de favoriser le développement de la littératie numérique à tous les âges, mais surtout parmi les universitaires. Le projet SOHA prépare actuellement plusieurs MOOCS et formations en ligne sur le tournant numérique de l’édition scientifique.

Nous avons aussi proposé, dans une lettre ouverte, quelques modifications en ce sens (en caractères gras ci-dessous) aux Objectifs de développement durable qui viennent d’être adoptés par l’ONU.

Objectif 4 : Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie, notamment grâce aux ressources éducatives libres et au libre accès à l’information scientifique et technique

4.3 D’ici à 2030, faire en sorte que les femmes et les hommes aient tous accès dans des conditions d’égalité à un enseignement technique, professionnel ou tertiaire, y compris universitaire, de qualité et d’un coût abordable, exploitant les technologies numériques et les ressources éducatives libres [en particulier dans les pays les moins avancés technologiquement, les petits États insulaires en développement et les pays d’Afrique]

4.8 D’ici à 2030, tous les chercheurs et étudiants mettent en accès libre leur production scientifique afin qu’elle puisse contribuer à améliorer la qualité de l’enseignement primaire et secondaire, des activités de formation et de l’enseignement supérieur

4.9 D’ici à 2030, augmenter considérablement le soutien aux universités publiques et à leur infrastructure technique, numérique et documentaire, en particulier dans les pays les moins avancés sur ces plans, les petits États insulaires en développement et les pays d’Afrique

Objectif 9 : Bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable qui profite à tous et encourager la capacité de recherche et l’innovation sociale et technologique socialement responsable, avec l’accès pour tous à Internet à un coût abordable

9.b Soutenir la recherche-développement et l’innovation sociale et technologique nationales dans les pays en développement en renforçant le financement des institutions d’enseignement supérieur et le libre accès aux ressources scientifiques et en instaurant des conditions propices, entre autres, à la diversification industrielle et à l’ajout de valeur aux marchandises

À ces objectifs modifiés, il faut ajouter encore et toujours la promotion du libre accès dans les pays du Nord, mais aussi du plurilinguisme en science, afin de rendre accessible les textes scientifiques de la même façon dans tous les pays du monde.

Références

Fredua-Kwarteng, Eric, 2015, «The case for developmental universities», University World News, Issue No:388 http://www.universityworldnews.com/article.php?story=20151028020047530

Harnad, S., Brody, T., Vallieres, F., Carr, L., Hitchcock, S., Gingras, Y., Oppenheim, C., Stamerjohanns, H., & Hilf, E. (2004). « The green and the gold roads to Open Access », Nature, en ligne : http://www.nature.com/nature/focus/accessdebate/21.html

Larivière, Vincent et Nadine Desrochers, 2015, «Langues et diffusion de la recherche : le cas des sciences humaines et sociales», Découvrir, le magazine de l’ACFAS. http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2015/11/langues-diffusion-recherche-cas-sciences-humaines-sociales

Piron, Florence et Pierre Lasou, 2014, Pratiques de publication, dépôt institutionnel et perception du libre accès. Enquête auprès des chercheuses et chercheurs de l’Université Laval. http://www.bibl.ulaval.ca/fichiers_site/services/libre_acces/pratiques-d...